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Conseil d’État, Cour des comptes, Inspection générale des finances, Corps des mines… Derrière ces institutions et ces appellations se trouvent des trajectoires qui traversent l’administration, les cabinets ministériels, les autorités publiques et parfois les grandes entreprises. Mais que recouvre réellement l’expression « grands corps de l’État » ?
Dans les biographies des dirigeants français, certains noms d’institutions reviennent régulièrement.
Conseil d’État.
Cour des comptes.
Inspection générale des finances.
Corps des mines.
Pour qui observe les carrières au sommet de l’État, ces passages peuvent sembler constituer une sorte de deuxième étage après les grandes écoles.
Mais il faut immédiatement apporter une précision.
La haute fonction publique française a profondément évolué ces dernières années.
La réforme engagée par l’ordonnance du 2 juin 2021 portant réforme de l’encadrement supérieur de la fonction publique de l’État a modifié les modes de recrutement, les carrières et le statut de plusieurs anciens corps.
Le corps des administrateurs de l’État a notamment été créé dans cette nouvelle architecture.
Et plusieurs anciens corps, dont celui de l’Inspection générale des finances, ont été placés en voie d’extinction à compter du 1er janvier 2023.
Autrement dit :
le vocabulaire historique des « grands corps » subsiste dans le débat public, mais l’organisation administrative qui se trouve derrière ces mots a changé.
Pourquoi ces institutions ont-elles autant compté ?
La réponse tient d’abord aux missions qui leur sont confiées.
Ces institutions se trouvent souvent à proximité immédiate de la fabrication, du contrôle ou de l’évaluation de l’action publique.
Certaines examinent des projets de textes.
D’autres contrôlent l’utilisation de l’argent public.
D’autres encore conduisent des missions d’évaluation, de conseil ou d’expertise pour le Gouvernement.
Leur influence ne doit donc pas être imaginée comme un pouvoir secret.
Elle découle d’abord de fonctions institutionnelles parfaitement officielles.
C’est précisément ce qui les rend intéressantes lorsqu’on cherche à cartographier les lieux où se forment et circulent les hauts responsables de l’État.
Le Conseil d’État : juger l’administration et conseiller le Gouvernement
Le Conseil d’État occupe une place particulière.
Il exerce deux grandes missions.
Il est d’abord le juge administratif suprême.
Mais il est également le conseiller juridique du Gouvernement et du Parlement.
Selon sa présentation officielle, il examine notamment des projets de loi, d’ordonnance et de décret afin d’en apprécier la sécurité juridique avant leur adoption.
Source :
Conseil d’État — Les missions du Conseil d’État.
Cette double fonction place ses membres au contact de nombreux domaines de l’action publique.
Mais un autre élément intéresse particulièrement notre enquête.
Le Conseil d’État explique lui-même que ses membres peuvent exercer, au cours de leur carrière, des fonctions à l’extérieur de l’institution :
- dans une administration centrale ou déconcentrée ;
- dans un établissement public ;
- dans un cabinet ministériel ;
- dans une organisation internationale ;
- dans une autorité administrative indépendante.
Source :
Conseil d’État — Missions, carrière et voies d’accès.
Pour une cartographie des réseaux, ce sont précisément ces mobilités qui deviennent importantes.
Non parce qu’elles démontrent une influence occulte.
Mais parce qu’elles permettent à une même trajectoire professionnelle de traverser plusieurs lieux de décision.
La Cour des comptes : contrôler, juger, certifier, évaluer
La Cour des comptes constitue un autre point important de la haute administration française.
Ses missions officielles peuvent être résumées par quatre verbes :
juger, contrôler, certifier, évaluer.
Elle intervient notamment sur les comptes et la gestion de l’État, de ses opérateurs, de la sécurité sociale et de différentes structures utilisant de l’argent public.
Ses travaux peuvent conduire à la publication de rapports qui alimentent ensuite le débat parlementaire, gouvernemental et public.
Source :
Cour des comptes — Présentation des missions.
Là encore, le sujet de notre enquête n’est pas simplement l’institution.
Ce sont également les carrières qui s’y construisent puis se poursuivent ailleurs.
Lorsqu’une personne passe successivement par une juridiction financière, une administration, un cabinet ministériel, une entreprise publique ou une autre institution, une nouvelle ligne apparaît sur la carte.
L’Inspection générale des finances : attention au changement de statut
L’Inspection générale des finances, souvent désignée par son sigle IGF, occupe une place particulière dans l’imaginaire de la haute fonction publique française.
Mais il faut ici distinguer deux choses :
le service de l’Inspection générale des finances continue d’exister, tandis que l’ancien corps de l’Inspection générale des finances a été placé en voie d’extinction par la réforme de l’encadrement supérieur de l’État.
Le décret du 1er décembre 2021 prévoit en effet cette mise en extinction à compter du 1er janvier 2023.
Source :
Légifrance — Décret du 1er décembre 2021, article 13.
Le service de l’IGF conserve cependant des missions importantes.
Il intervient notamment dans des domaines de contrôle, de conseil et d’évaluation des politiques publiques.
Ses travaux peuvent concerner aussi bien les finances publiques que la santé, le logement, la fiscalité, la régulation économique ou encore la transition écologique.
Site officiel :
Inspection générale des finances.
Cette évolution est révélatrice d’un point essentiel :
pour comprendre les réseaux actuels, il ne suffit pas de recopier l’organisation administrative d’il y a vingt ans.
Les institutions changent.
Les statuts changent.
Mais les trajectoires professionnelles antérieures continuent naturellement d’exister dans les biographies de ceux qui occupent aujourd’hui des responsabilités.
Le Corps des mines : État, technologie et industrie
Le Corps des mines présente une configuration différente.
Il existe toujours et relève du ministre chargé de l’Économie.
Le ministère de l’Économie le présente comme un corps supérieur à caractère technique et interministériel.
Ses membres peuvent intervenir dans des domaines particulièrement stratégiques :
- industrie et économie ;
- énergie et matières premières ;
- technologies de l’information ;
- innovation et recherche ;
- environnement ;
- transports ;
- banques, assurances et services financiers.
Source :
Ministère de l’Économie — Corps des mines.
Le ministère indique explicitement que les ingénieurs des mines exercent des responsabilités dans l’État et dans les entreprises.
C’est ici que la logique de réseau devient particulièrement intéressante.
Une même formation technique et administrative peut conduire certains membres vers la régulation, d’autres vers l’industrie, l’énergie, les télécommunications ou la finance.
Au 31 décembre 2025, le ministère recensait d’ailleurs 842 ingénieurs des mines, dont certains exerçaient notamment dans des cabinets ministériels.
Source :
Conseil général de l’économie — Présentation du Corps des mines.
Le pouvoir d’un corps ou le pouvoir d’une trajectoire ?
C’est ici qu’une distinction devient indispensable.
Dire qu’une personne est passée par le Conseil d’État, la Cour des comptes, l’IGF ou le Corps des mines ne permet pas d’en déduire automatiquement qu’elle bénéficie d’un pouvoir particulier.
Le nom d’une institution sur un CV ne suffit pas.
Ce qui devient intéressant, c’est la suite.
Où la personne travaille-t-elle ensuite ?
Avec qui ?
Dans quel cabinet ?
Dans quelle entreprise ?
Dans quelle autorité publique ?
Sur quel dossier ?
Et surtout :
quels anciens collègues retrouve-t-elle quelques années plus tard ?
Des mobilités officiellement organisées
L’idée de mobilité n’est d’ailleurs pas extérieure au fonctionnement de l’État.
Elle fait partie de la politique contemporaine de gestion de ses cadres supérieurs.
La réforme de 2021 a précisément cherché à modifier les parcours de carrière et à développer davantage de mobilité au sein de l’encadrement supérieur.
L’ordonnance prévoit notamment de nouvelles règles concernant les nominations, les carrières et les mobilités dans certains services d’inspection générale.
Source :
Légifrance — Réforme de l’encadrement supérieur de l’État.
La circulation des hauts fonctionnaires n’est donc pas, en soi, une anomalie.
Elle peut répondre à une logique d’expérience, de diversification des compétences et de décloisonnement de l’administration.
Mais pour celui qui cherche à comprendre les réseaux du pouvoir, elle produit un effet évident :
les mêmes personnes peuvent, au cours d’une carrière, relier plusieurs institutions différentes.
Quand la cartographie commence vraiment
Prenons un parcours fictif.
Grande école.
Haute fonction publique.
Cabinet ministériel.
Direction d’une administration.
Entreprise.
Autorité indépendante.
Retour dans l’État.
Pris séparément, chaque mouvement peut être parfaitement normal.
Mais lorsque l’on répète l’exercice sur plusieurs dizaines ou plusieurs centaines de personnes, on peut commencer à observer :
- les institutions qui reviennent le plus souvent ;
- les lieux de passage communs ;
- les générations professionnelles ;
- les personnes dont les carrières se croisent à plusieurs reprises ;
- les individus qui relient plusieurs univers de décision.
C’est alors que l’on cesse d’observer une collection de CV.
On commence à voir un réseau.
Ce que le CV ne montre pas
Il reste cependant une difficulté majeure.
Un CV nous dit généralement où une personne a travaillé.
Il ne nous dit pas nécessairement :
- qui l’a choisie ;
- qui l’a recommandée ;
- avec qui elle travaillait quotidiennement ;
- qui lui a succédé ;
- qui elle retrouvera plus tard ;
- ni quelles relations professionnelles se sont maintenues.
Pour répondre à ces questions, il faut changer d’échelle.
Décrets de nomination.
Organigrammes.
Auditions parlementaires.
Rapports officiels.
Archives.
Biographies croisées.
Déclarations publiques.
Et surtout, chronologies précises.
Du grand corps à la personne-pont
C’est finalement là que réside l’un des enjeux de LES RÉSEAUX DU POUVOIR — Qui influence vraiment ceux qui nous gouvernent ?
L’institution constitue un point de départ.
Mais l’objectif est ensuite de suivre les personnes.
Certaines restent dans le même univers professionnel pendant toute leur carrière.
D’autres traversent plusieurs mondes.
État.
Entreprise.
Finance.
Cabinet ministériel.
Autorité indépendante.
Organisation internationale.
C’est lorsque plusieurs de ces mondes sont reliés par les mêmes trajectoires que certaines personnes-ponts commencent à apparaître.
L’école révèle une génération.
L’institution révèle une fonction.
La carrière révèle une trajectoire.
Les croisements révèlent le réseau.
Cet article n’en présente volontairement que la première couche.
Dans LES RÉSEAUX DU POUVOIR, les trajectoires sont suivies beaucoup plus loin : passages dans les cabinets, entreprises, institutions publiques, nominations et croisements successifs sont confrontés aux documents disponibles afin de distinguer ce qui est établi, ce qui est probable et ce qui ne peut pas être démontré.
Car la vraie question n’est peut-être pas :
« À quel grand corps appartient-il ? »
Mais plutôt :
« Quels mondes cette personne a-t-elle reliés au cours de sa carrière ? »
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Sources et documents officiels
-
Conseil d’État — Les missions du Conseil d’État
https://www.conseil-etat.fr/qui-sommes-nous/le-conseil-d-etat/missions
-
Conseil d’État — Devenir membre : missions, carrière et voies d’accès
https://www.conseil-etat.fr/site/pages/nous-rejoindre/les-metiers-de-juge-et-de-conseil-juridique/devenir-membre-du-conseil-d-etat-missions-carriere-et-voies-d-acces
-
Cour des comptes — Présentation de ses missions
https://www.ccomptes.fr/system/files/2023-03/2023-plaquette-Recrutement-auditeurs.pdf
-
Inspection générale des finances — Site officiel
https://www.igf.finances.gouv.fr/
-
Ministère de l’Économie — Corps des mines
https://www.economie.gouv.fr/cge/corps-des-mines-0
-
Conseil général de l’économie — Présentation du Corps des mines
https://www.economie.gouv.fr/cge/corps-des-mines-0/presentation-du-corps-des-mines
-
Légifrance — Ordonnance n° 2021-702 du 2 juin 2021 portant réforme de l’encadrement supérieur de la fonction publique de l’État
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043590607/
-
Légifrance — Décret n° 2021-1550 du 1er décembre 2021, statut du corps des administrateurs de l’État
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000044394397
-
Légifrance — Article 13 : corps placés en voie d’extinction
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000046594088
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