Patrick Panteix
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Pantouflage : comment circulent les élites entre l’État et les grandes entreprises ?

Illustration du pantouflage et des mobilités entre l’État et les grandes entreprises, avec contrôle de la HATVP et circulation des hauts responsables entre secteurs public et privé.

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Un haut fonctionnaire quitte l’administration pour une entreprise. Un cadre du privé rejoint un cabinet ministériel. Quelques années plus tard, certains retournent dans le public. Ces mouvements sont-ils exceptionnels ? Comment sont-ils contrôlés ? Et pourquoi sont-ils essentiels pour comprendre les réseaux du pouvoir ?

Un mot revient régulièrement lorsqu’on s’intéresse aux relations entre l’État et les entreprises :

pantouflage.

Le terme est souvent utilisé pour désigner le départ d’un haut fonctionnaire ou d’un responsable public vers le secteur privé.

Mais derrière ce mot parfois chargé se trouve une réalité beaucoup plus large :
les mobilités professionnelles entre les secteurs public et privé.

Certaines personnes quittent l’État pour une entreprise.

D’autres effectuent le chemin inverse.

D’autres encore alternent plusieurs fois entre les deux univers.

Pour comprendre les réseaux du pouvoir, ce n’est donc pas seulement le point de départ ou le point d’arrivée qui importe.

C’est la trajectoire entière.

Quitter l’État pour le privé n’est pas interdit

Premier point essentiel :

le passage d’un responsable ou d’un agent public vers le secteur privé n’est pas, en lui-même, illégal ou anormal.

L’administration peut avoir intérêt à ce que ses cadres acquièrent des expériences différentes.

Une entreprise peut rechercher une connaissance approfondie des politiques publiques, de la réglementation ou du fonctionnement administratif.

Un haut fonctionnaire peut simplement décider de poursuivre sa carrière ailleurs.

Mais certaines situations peuvent créer un risque.

Par exemple lorsqu’un agent souhaite rejoindre une entreprise qu’il a récemment contrôlée, surveillée, réglementée ou avec laquelle il a participé à la conclusion de contrats.

C’est précisément pour cette raison qu’un dispositif de contrôle existe.

Trois années sous surveillance déontologique

Le Code général de la fonction publique prévoit qu’un agent public qui cesse temporairement ou définitivement ses fonctions et souhaite exercer certaines activités privées doit faire examiner la compatibilité de son projet avec les fonctions qu’il a exercées au cours des trois années précédentes.

L’article L.124-4 prévoit notamment un contrôle lorsqu’un agent souhaite exercer :

  • une activité salariée dans une entreprise privée ;
  • une activité au sein d’un organisme de droit privé ;
  • une activité lucrative non salariée ;
  • une activité libérale.

La question posée n’est donc pas :

« A-t-il le droit de travailler dans le privé ? »

Mais plutôt :

« Ses nouvelles fonctions sont-elles compatibles avec ce qu’il faisait auparavant pour l’État ? »

La HATVP au centre du dispositif

La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique joue aujourd’hui un rôle majeur dans le contrôle de ces mobilités.

Elle contrôle directement certaines catégories de responsables particulièrement exposés.

Pour de nombreux autres agents publics, le premier contrôle relève de leur administration et de leur autorité hiérarchique.

En cas de doute sérieux, le référent déontologue peut intervenir, puis la Haute Autorité lorsque le doute n’a pas été levé.

Pour certains emplois ou fonctions particulièrement sensibles, la saisine préalable de la HATVP est obligatoire.

Cette architecture est importante.

La HATVP ne contrôle donc pas seule chaque départ de chaque fonctionnaire français vers le secteur privé.

Le dispositif fonctionne à plusieurs niveaux.

641 avis en une seule année

L’ampleur des mobilités soumises au contrôle apparaît dans les rapports annuels de la Haute Autorité.

Dans son rapport d’activité publié en 2026, la HATVP indique avoir rendu en 2025 un total de 641 avis relatifs aux mobilités entre secteurs public et privé.

Source :
HATVP — Rapport d’activité 2025.

L’année précédente avait déjà montré l’importance du phénomène.

En 2024, la HATVP avait rendu 639 avis dans ce domaine.

Plus de 95 % des avis de cette année-là avaient conclu à une compatibilité, mais une grande partie comportait des réserves.

Source :
HATVP — Rapport d’activité 2024.

Ces chiffres permettent de sortir d’une vision purement anecdotique.

Les passages entre secteurs public et privé ne concernent pas seulement quelques personnalités célèbres.

Ils constituent désormais un sujet permanent de déontologie publique.

Compatibilité, réserves ou incompatibilité

Lorsque la Haute Autorité examine une mobilité, plusieurs conclusions sont possibles.

Elle peut considérer le projet comme compatible.

Elle peut également le considérer comme compatible sous certaines réserves.

Ces réserves peuvent imposer des précautions destinées à éviter qu’une personne intervienne sur certains dossiers, contacte certains anciens services ou se trouve confrontée à une situation susceptible de remettre en cause son impartialité.

Enfin, la Haute Autorité peut rendre un avis d’incompatibilité.

La HATVP explique qu’elle recherche notamment deux catégories de risques :

  • les risques déontologiques ;
  • les risques pénaux.

Source :
HATVP — Le contrôle de la mobilité public/privé.

Quand le Code pénal entre en jeu

Certaines situations ne relèvent pas seulement de la déontologie.

Elles peuvent également être encadrées par le droit pénal.

L’article 432-13 du Code pénal concerne notamment certaines personnes qui, dans le cadre de leurs fonctions publiques, ont surveillé ou contrôlé une entreprise privée, participé à des contrats avec elle ou formulé des avis sur certaines décisions la concernant.

Dans les situations prévues par cet article, rejoindre cette entreprise ou y prendre une participation avant l’expiration d’un délai de trois ans peut constituer une infraction.

Le texte prévoit une peine pouvant atteindre trois ans d’emprisonnement et 200 000 euros d’amende, montant susceptible dans certaines situations d’être porté au double du produit tiré de l’infraction.

La frontière entre une mobilité parfaitement légale et une situation interdite dépend donc des fonctions réellement exercées auparavant.

Le mouvement inverse existe aussi

Le phénomène ne fonctionne pas uniquement dans le sens :

État → entreprise.

Il existe également des mouvements :

entreprise → État.

Des cadres d’entreprise, consultants, avocats, banquiers ou spécialistes sectoriels peuvent être recrutés dans l’administration ou dans des cabinets publics.

La HATVP intervient également dans certains contrôles préalables à la nomination lorsqu’une personne appelée à occuper certaines fonctions publiques a exercé récemment une activité dans le secteur privé.

Son espace consacré aux mobilités distingue ainsi explicitement :

  • la reconversion vers le secteur privé ;
  • la création ou reprise d’entreprise ;
  • le contrôle préalable à certaines nominations dans le secteur public.

Source :
HATVP — Mobilité public / privé.

Cette circulation dans les deux sens est fondamentale pour comprendre les réseaux.

Le vrai sujet n’est pas le changement d’employeur

Pour une cartographie du pouvoir, écrire :

« Untel a quitté l’administration pour travailler dans telle entreprise »

ne suffit pas.

Il faut aller beaucoup plus loin.

Quelle fonction occupait-il auparavant ?

Quels dossiers suivait-il ?

Quelle entreprise rejoint-il ?

Cette entreprise avait-elle des relations avec son ancienne administration ?

Quelles réserves éventuelles ont été formulées ?

Qui travaillait avec lui avant son départ ?

Qui retrouve-t-il ensuite ?

Et surtout :

revient-il quelques années plus tard dans la sphère publique ?

Quand une carrière devient une passerelle

Imaginons un parcours fictif.

Grande école.

Administration économique.

Cabinet ministériel.

Grande entreprise.

Banque.

Retour dans un organisme public.

Puis nomination à la tête d’une grande institution.

Chacune de ces étapes peut être parfaitement légale et explicable professionnellement.

Mais pour cartographier les réseaux, ce parcours devient extrêmement intéressant.

Pourquoi ?

Parce qu’une seule personne a désormais connu plusieurs univers.

Elle possède des collègues dans l’administration.

Des anciens collaborateurs dans un ministère.

Des relations professionnelles dans une entreprise.

Des contacts dans la finance.

Et éventuellement de nouveaux interlocuteurs lorsqu’elle revient dans le secteur public.

La personne devient alors ce que nous appelons dans l’enquête une :

personne-pont.

Connexion ne signifie toujours pas collusion

Cette distinction est indispensable.

Une personne passée du public au privé n’a pas nécessairement favorisé son futur employeur lorsqu’elle travaillait pour l’État.

Une entreprise qui recrute un ancien haut fonctionnaire ne commet pas, par ce seul fait, une irrégularité.

Deux anciens collègues qui se retrouvent quelques années plus tard ne prouvent pas l’existence d’un accord caché.

Et une mobilité autorisée par les instances compétentes doit être décrite comme telle.

Le travail d’enquête consiste donc à distinguer :

  • le simple changement professionnel ;
  • la relation institutionnelle documentée ;
  • la relation professionnelle établie ;
  • le conflit d’intérêts potentiel ;
  • le risque identifié par une autorité compétente ;
  • et, beaucoup plus rarement, l’existence d’une infraction établie.

Confondre ces catégories rendrait la carte moins fiable.

Pourquoi ces trajectoires sont-elles si importantes pour comprendre le pouvoir ?

Parce que les institutions ne communiquent pas uniquement à travers des courriers, des réunions ou des organigrammes.

Elles sont aussi reliées par des personnes.

Certaines connaissent parfaitement le fonctionnement de l’État et de l’entreprise.

D’autres sont passées par un ministère puis un établissement public.

D’autres encore connaissent simultanément la haute administration, la finance et l’industrie.

Lorsque des centaines de trajectoires sont placées sur une même carte, des motifs apparaissent.

Certaines institutions deviennent des carrefours.

Certains postes apparaissent comme des passages récurrents.

Et certaines personnes relient plusieurs univers qui semblaient auparavant indépendants.

Suivre le mouvement plutôt que le titre

Un organigramme photographie le pouvoir à un instant précis.

Une cartographie des trajectoires raconte autre chose.

Elle montre le mouvement.

Avant.

Pendant.

Après.

Et parfois le retour.


Le CV montre les postes.
La chronologie montre les passages.
Les croisements montrent les réseaux.

Dans LES RÉSEAUX DU POUVOIR — Qui influence vraiment ceux qui nous gouvernent ?, ces trajectoires sont suivies beaucoup plus loin.

Les passages public-privé sont replacés dans leur chronologie, confrontés aux nominations, aux fonctions effectivement exercées, aux institutions fréquentées et aux autres personnes rencontrées au cours de la carrière.

Cet article n’en montre volontairement que le mécanisme.

Car la véritable question apparaît lorsque plusieurs dizaines de trajectoires sont superposées :

qui relie réellement l’État, les entreprises, la finance et les lieux où se prennent les décisions ?

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Sources et documents officiels

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