Patrick Panteix
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Le Siècle : que sait-on vraiment du club où se rencontrent les élites françaises ?

Politiques, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise, financiers, journalistes, avocats, universitaires… Depuis 1944, Le Siècle organise des rencontres entre responsables venus d’univers différents. Que se passe-t-il réellement lors de ces dîners, comment devient-on membre et que peut-on — ou non — en conclure sur son influence ?

Le nom revient régulièrement lorsqu’on parle des réseaux français.

Le Siècle.

Pour certains, il s’agit simplement d’un club de rencontres.

Pour d’autres, son nom symbolise la proximité entre responsables politiques, hauts fonctionnaires, dirigeants d’entreprise et journalistes.

Entre ces deux représentations, il existe quelque chose de beaucoup plus utile :

des faits documentables.

Car contrairement à ce que son image parfois mystérieuse pourrait laisser penser, Le Siècle possède un site officiel sur lequel l’association décrit son histoire, ses règles de fonctionnement, son mode de recrutement, son conseil d’administration et le déroulement de ses dîners.

C’est donc par ces documents qu’il faut commencer.

Une association née en 1944

Le Siècle est une association loi de 1901 créée le 2 septembre 1944 et déclarée en 1946.

Selon ses propres statuts et sa présentation officielle, son objectif consiste à organiser et favoriser les rencontres entre des personnes particulièrement attentives à la vie publique.

Source :

Le Siècle — L'association
.

Son manifeste décrit explicitement les catégories de personnes qu'elle souhaite réunir :

  • personnalités politiques ;
  • membres de cabinets ministériels ;
  • hauts fonctionnaires ;
  • syndicalistes ;
  • journalistes ;
  • industriels ;
  • financiers ;
  • professions libérales ;
  • personnalités de la vie culturelle et scientifique.

Source :

Le Siècle — Le manifeste
.

Cette liste est importante.

Elle montre que le mélange entre différents univers de pouvoir n'est pas une interprétation extérieure.

C'est l'un des objectifs affichés de l'association.

Pourquoi réunir des personnes qui ne travaillent pas dans les mêmes mondes ?

Le manifeste du Siècle donne lui-même une réponse.

L'association explique vouloir réduire les barrières qui séparent les générations, les professions et les responsables travaillant dans des secteurs différents.

Elle cherche notamment à faciliter les contacts entre responsables politiques, fonctionnaires et acteurs du secteur privé.

L'objectif déclaré est simple :

leur permettre de discuter et de mieux se connaître.

Source :

Le Siècle — Manifeste de l'association
.

Pour une enquête sur les réseaux du pouvoir, cette phrase suffit déjà à rendre Le Siècle intéressant.

Non parce qu'elle prouve qu'une décision politique ou économique se prend autour d'une table.

Elle ne le prouve pas.

Mais parce qu'elle établit l'existence d'un lieu organisé pour permettre à des responsables appartenant à des sphères différentes de se rencontrer régulièrement.

Un dîner mensuel au cœur du dispositif

Le fonctionnement décrit par l'association est particulièrement précis.

Les rencontres prennent la forme de dîners mensuels.

Ils se déroulent aujourd'hui dans les locaux de l'Automobile Club de France, place de la Concorde à Paris.

Les participants commencent par un apéritif.

Ils sont ensuite répartis entre une quarantaine de tables accueillant généralement sept ou huit personnes.

Détail particulièrement intéressant :

les convives ne connaissent la composition de leur table qu'à leur arrivée.

L'association explique que les tables sont volontairement constituées afin de mélanger des personnes provenant d'horizons différents.

Source :

Le Siècle — La naissance de l'association et le fonctionnement des dîners
.

La confidentialité comme règle

Une autre règle distingue ces rencontres.

Les conversations sont confidentielles.

Selon Le Siècle, cette confidentialité doit permettre une plus grande liberté de ton et éviter que des propos soient ensuite rapportés de manière déformée ou sortis de leur contexte.

Chaque table dispose également d'un président chargé de favoriser la conversation entre les convives.

Tous les sujets peuvent être abordés.

Source :

Le Siècle — Organisation des dîners
.

Cette règle crée une difficulté évidente pour l'observateur extérieur.

Nous savons qui peut se rencontrer.

Nous pouvons parfois connaître qui appartient à l'association.

Mais nous ne savons généralement pas ce qui est dit au cours des conversations privées.

Il faut donc résister à une tentation :

inventer ce que les documents ne permettent pas de connaître.

Comment entre-t-on au Siècle ?

On ne s'inscrit pas simplement au Siècle en remplissant un formulaire.

Le processus décrit par l'association repose sur le parrainage et la sélection.

Pour qu'une candidature soit recevable, elle doit être présentée par deux parrains.

La personne peut ensuite être invitée à plusieurs dîners.

Ce n'est qu'après plusieurs mois de participation que le conseil d'administration peut statuer sur son admission comme membre actif.

Le processus est présenté comme collégial et exige un niveau élevé de consensus :
un vote négatif annule deux votes positifs.

Source :

Le Siècle — La désignation des nouveaux membres
.

Cette procédure constitue une information importante pour cartographier le réseau.

Elle signifie qu'un nouveau membre n'arrive pas de manière totalement isolée.

Il est introduit par des personnes déjà présentes.

Mais là encore, il faut s'arrêter exactement à ce que l'on peut démontrer.

Un parrainage atteste une introduction dans l'association.

Il ne permet pas, à lui seul, d'établir une relation d'influence entre le parrain et le nouveau membre.

Qui dirige Le Siècle aujourd'hui ?

L'association publie elle-même la composition de son conseil d'administration.

Au 1er janvier 2026, la présidence est assurée par Véronique Morali, ancienne inspectrice des finances et administratrice de plusieurs entreprises.

Parmi les autres membres du conseil figurent notamment des profils issus de mondes très différents.

On y trouve par exemple :

  • Augustin de Romanet, ancien directeur général de la Caisse des dépôts et président de Paris Europlace ;
  • Patricia Barbizet, présidente de l'Association française des entreprises privées (Afep) et ancienne dirigeante d'Artémis ;
  • Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions ;
  • Antoine Gosset-Grainville, avocat, président du conseil d'administration d'Axa et ancien inspecteur général des finances.

La liste complète est publiée directement par l'association :

Le Siècle — Conseil d'administration
.

Il ne faut pas transformer cette liste en démonstration de collusion.

Elle montre en revanche quelque chose de parfaitement vérifiable :

des responsables issus de l'entreprise, de la haute fonction publique, des médias, de la finance et d'autres secteurs participent à la gouvernance d'une même association.

Un club politique ?

Le Siècle affirme précisément le contraire.

L'association se présente comme politiquement indépendante et indique ne défendre aucune doctrine ou prise de position politique collective.

Elle souligne historiquement la diversité des sensibilités accueillies lors de ses rencontres.

Source :

Le Siècle — Histoire de l'association
.

Une autre règle institutionnelle mérite d'être signalée.

Les fonctions de membre du Gouvernement, dirigeant d'un parti politique ou parlementaire sont incompatibles avec une fonction au conseil d'administration du Siècle.

Cette incompatibilité concerne toutefois la gouvernance de l'association et non nécessairement la participation aux dîners.

Source :

Le Siècle — Conseil d'administration
.

Le Siècle décide-t-il de la politique française ?

Les documents disponibles ne permettent pas de soutenir une affirmation aussi générale.

Le fait que des personnes puissantes se rencontrent ne démontre pas que les décisions sont prises collectivement à cet endroit.

La présence simultanée de responsables politiques, de journalistes ou de dirigeants d'entreprise ne suffit pas non plus à prouver une coordination entre eux.

Et la confidentialité des conversations ne peut pas servir de preuve de ce qu'elles contiennent.

L'absence d'information n'est pas une preuve.

Pour une enquête rigoureuse, Le Siècle doit donc être traité pour ce qu'il est documentablement :

  • un lieu régulier de rencontres ;
  • un réseau fondé sur la sélection et le parrainage ;
  • un espace volontairement interprofessionnel ;
  • un environnement où des responsables de secteurs différents peuvent apprendre à se connaître ;
  • un lieu où les échanges eux-mêmes restent confidentiels.

Pourquoi cela reste-t-il important pour cartographier le pouvoir ?

Parce qu'un réseau n'est pas nécessairement une organisation qui donne des ordres.

Un réseau peut simplement être un environnement dans lequel des individus se rencontrent suffisamment souvent pour connaître leurs parcours, leurs compétences et leurs positions.

Pour comprendre le rôle éventuel d'un lieu comme Le Siècle, la question pertinente n'est donc pas uniquement :

« Qui est membre ? »

Il faut ensuite demander :


Qui avait déjà travaillé avec qui ?
Qui avait fréquenté la même école ?
Qui appartenait déjà à une autre organisation commune ?
Qui a ensuite été nommé où ?
Et surtout : quelles connexions existent indépendamment du Siècle ?

C'est à ce moment que le club cesse d'être étudié isolément.

Il devient une couche parmi d'autres dans une carte beaucoup plus vaste.

Une rencontre n'est pas une influence

C'est l'une des règles fondamentales de LES RÉSEAUX DU POUVOIR.

Deux personnes présentes au même dîner ne sont pas nécessairement proches.

Deux membres du même club ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts.

Une conversation ne démontre pas une décision.

Une relation ne démontre pas un favoritisme.

Et une appartenance ne permet pas de déduire une action.

Pour franchir ces étapes, il faut d'autres documents.

Décrets.

Nominations.

Contrats.

Auditions.

Correspondances lorsqu'elles sont publiques.

Décisions.

Chronologies.

Et parfois plusieurs sources indépendantes permettant de relier les faits.

Le véritable intérêt du Siècle apparaît lorsque les cartes se superposent

Pris seul, Le Siècle est un club de rencontres sélectionnées.

Mais imaginons maintenant qu'un même nom apparaisse également :

  • dans une grande école ;
  • dans un grand corps ou une administration ;
  • dans un cabinet ministériel ;
  • dans une entreprise ;
  • dans un think tank ;
  • dans une autorité publique ;
  • puis dans un autre réseau professionnel ou international.

Ce n'est plus l'appartenance à un club qui devient importante.

C'est l'accumulation des croisements documentés.


Un dîner montre une rencontre possible.
Une carrière montre une trajectoire.
Plusieurs réseaux superposés révèlent les carrefours.

C'est précisément ce que développe LES RÉSEAUX DU POUVOIR — Qui influence vraiment ceux qui nous gouvernent ?.

Le livre ne s'arrête pas à la liste des membres d'un club.

Il confronte les appartenances aux carrières, aux fonctions, aux nominations et aux autres réseaux afin de rechercher les connexions qui se répètent.

Cet article s'arrête volontairement avant cette cartographie.

Car le véritable sujet n'est finalement pas :

« Qui dîne au Siècle ? »

Mais :

« Parmi ceux qui s'y rencontrent, quels chemins se croisent déjà ailleurs — et se recroiseront encore ? »

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Sources et documents

Continue the Climate Prediction Audit

Illustration du rôle des think tanks en France, avec rapports, experts, médias, décideurs publics et organisations comme l’Institut Montaigne, Terra Nova et l’Ifri.Think tanks : qui produit les idées qui arrivent jusqu’aux décideurs ?Illustration du pantouflage et des mobilités entre l’État et les grandes entreprises, avec contrôle de la HATVP et circulation des hauts responsables entre secteurs public et privé.Pantouflage : comment circulent les élites entre l’État et les grandes entreprises ?Illustration des grands corps de l’État et de la haute administration française, avec le Conseil d’État, la Cour des comptes, l’Inspection générale des finances et le Corps des mines.Les grands corps de l’État : comment fonctionne la haute administration française ?

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