Patrick Panteix
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ENA, Sciences Po, HEC, Polytechnique : où se rencontrent les futurs dirigeants ?

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Avant les ministères, les conseils d’administration et les cabinets présidentiels, il y a souvent une école, une promotion et des camarades de génération. Que peut-on réellement déduire de ces parcours communs ?

Lorsqu’un ministre, un haut fonctionnaire, un dirigeant d’entreprise ou un conseiller arrive au sommet, sa biographie commence rarement le jour de sa nomination.

Il faut parfois remonter vingt ou trente ans en arrière.

Dans un amphithéâtre.

Une promotion.

Un concours.

Un stage.

Ou une grande école.

En France, plusieurs institutions apparaissent régulièrement lorsqu’on reconstitue les trajectoires de ceux qui occupent les principales fonctions publiques et économiques :
Sciences Po, l’ENA puis l’INSP, l’École polytechnique ou encore HEC.

Cela signifie-t-il qu’un diplôme suffit à appartenir à un « réseau de pouvoir » ?

Non.

Mais cela signifie qu’avant d’étudier les décisions, les nominations et les carrières, une question mérite d’être posée :

où et quand ceux qui dirigent aujourd’hui se sont-ils rencontrés ?

Sciences Po : un passage fréquent vers la vie publique

Sciences Po revendique aujourd’hui une communauté de plus de 90 000 anciens étudiants exerçant dans des secteurs extrêmement différents.

Parmi eux figurent de nombreux responsables politiques français.

L’établissement lui-même cite parmi ses anciens élèves plusieurs anciens présidents de la République et Premiers ministres.

La liste officielle des alumni célèbres de Sciences Po permet de mesurer la diversité de ces trajectoires : politique, diplomatie, entreprises, culture, médias ou institutions internationales.

Sciences Po a également consacré une présentation spécifique à ses anciens élèves ayant atteint les plus hautes fonctions de l’État.

On y retrouve notamment les parcours de
Georges Pompidou, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron.

Source :
Sciences Po — De Sciences Po aux sommets de l’État.

La constatation est donc simple : sur plusieurs générations, un même établissement apparaît régulièrement dans les biographies de responsables appelés ensuite à occuper des fonctions politiques importantes.

Mais l’école n’est encore que le début du parcours.

L’ENA puis l’INSP : former les cadres supérieurs de l’État

Pendant des décennies, l’École nationale d’administration — l’ENA — a occupé une place particulière dans l’organisation de la haute fonction publique française.

Depuis le 1er janvier 2022, l’ENA a laissé place à l’Institut national du service public (INSP).

L’INSP définit lui-même sa mission comme celle d’un opérateur public de référence pour le recrutement, la formation initiale et la formation continue des cadres supérieurs et dirigeants de l’État.

Source :
INSP — Missions.

La question des réseaux commence ici à devenir particulièrement intéressante.

Une école de service public ne transmet pas uniquement des connaissances.

Elle fait se rencontrer, pendant une même période, des personnes susceptibles d’exercer ensuite des responsabilités dans différentes administrations.

L’INSP assume d’ailleurs aujourd’hui cet objectif de décloisonnement.

Son tronc commun associe plusieurs écoles de service public et vise notamment à développer une culture commune et à permettre des « échanges et rencontres » entre futurs cadres supérieurs.

L’Institut indique coordonner ce dispositif pour 21 écoles de service public.

Source :
INSP — Tronc commun aux écoles de service public.

Autrement dit, les relations créées pendant la formation ne sont pas un phénomène mystérieux.

La rencontre entre futurs responsables fait partie de la réalité même de ces cursus.

Une promotion n’est pas seulement une année sur un CV

Lorsqu’on consulte la biographie d’un responsable public, le nom de sa promotion peut paraître anecdotique.

Pourtant, du point de vue d’une cartographie des réseaux, cette information est précieuse.

Une promotion permet de poser plusieurs questions :

  • qui étudiait au même endroit au même moment ?
  • quelles carrières ces personnes ont-elles suivies ensuite ?
  • dans quelles administrations se retrouvent-elles ?
  • certaines passent-elles ensuite dans le secteur privé ?
  • leurs trajectoires se croisent-elles de nouveau dix ou vingt ans plus tard ?

Aucune de ces questions ne démontre à elle seule une influence.

Mais elles permettent de reconstruire une chronologie.

Et parfois, cette chronologie réserve des surprises.

Polytechnique : de la science aux sommets de l’État et de l’entreprise

L’École polytechnique occupe une position différente.

Sa formation est d’abord scientifique.

Mais l’histoire de l’X est également étroitement liée à l’État, aux grands corps techniques et à l’industrie.

L’École explique elle-même que sa mission historique consiste notamment à former des personnes pouvant devenir de futurs cadres dirigeants du secteur public comme du secteur privé.

Elle indique aujourd’hui compter une communauté de près de 30 000 alumni.

Source :
École polytechnique — Alumni.

Cette double présence — publique et privée — est particulièrement intéressante lorsqu’on étudie les réseaux.

Un ancien élève peut poursuivre sa carrière dans l’administration.

Un autre rejoindre l’industrie.

Un troisième travailler dans une entreprise stratégique.

Un quatrième passer successivement par plusieurs de ces univers.

Des décennies plus tard, les trajectoires issues d’une même école peuvent donc apparaître dans des lieux de décision très différents.

HEC : le réseau économique

Avec HEC, on change encore d’univers.

L’école est principalement associée à l’entreprise, au management, à la finance et à l’entrepreneuriat.

Mais là encore, ce qui intéresse une cartographie du pouvoir n’est pas seulement le diplôme.

C’est le réseau qui continue après l’école.

HEC Paris indique que son association d’anciens élèves rassemble aujourd’hui 80 000 diplômés.

Elle compte des clubs professionnels, des groupes géographiques, des chapitres internationaux et organise de nombreux événements destinés à entretenir les relations entre anciens élèves.

Source :
HEC Paris — HEC Alumni.

L’école présente elle-même ce réseau comme un outil d’accompagnement professionnel tout au long de la carrière.

Ce constat est important :

le réseau d’une grande école ne s’arrête pas le jour de la remise du diplôme.

Le véritable sujet : les croisements

Pris séparément, chacun de ces parcours peut sembler banal.

Untel a fait Sciences Po.

Un autre Polytechnique.

Un troisième HEC.

Un quatrième l’ENA.

Cela ne démontre rien.

La cartographie devient beaucoup plus intéressante lorsqu’on commence à superposer les trajectoires.

Un passage par Sciences Po, puis l’ENA.

Une entrée dans un grand corps.

Quelques années dans un cabinet ministériel.

Puis une entreprise.

Un retour dans l’administration.

Une nomination.

Et, ailleurs dans le réseau, un ancien camarade de promotion dont la trajectoire a suivi un autre chemin.

C’est à cet endroit que la simple biographie devient une carte de relations.

Être camarades de promotion ne prouve pas une alliance

Il faut toutefois résister à une tentation.

Deux personnes ayant fréquenté la même école ne sont pas nécessairement amies.

Deux membres d’une même promotion ne travaillent pas nécessairement ensemble.

Un réseau d’anciens élèves ne constitue pas en lui-même un système d’influence politique.

Et une proximité scolaire vieille de vingt ans ne permet pas d’expliquer automatiquement une décision prise aujourd’hui.

Pour passer de la simple coïncidence biographique à une connexion pertinente, il faut chercher autre chose :

  • des fonctions exercées ensemble ;
  • des nominations documentées ;
  • des relations professionnelles établies ;
  • des organismes fréquentés en commun ;
  • des décisions dans lesquelles plusieurs trajectoires se croisent réellement.

C’est là que commence le véritable travail d’enquête.

Des écoles à la carte du pouvoir

Les grandes écoles françaises ne constituent donc pas, à elles seules, une explication du pouvoir.

Elles constituent plutôt le premier étage de la carte.

Elles permettent d’identifier des générations.

Des promotions.

Des connaissances communes.

Des cultures professionnelles.

Puis il faut suivre chaque individu.

Administration.

Cabinet ministériel.

Banque.

Entreprise.

Think tank.

Institution européenne.

Organisation internationale.

Et parfois retour vers l’État.

C’est seulement lorsque toutes ces couches sont superposées que certaines connexions deviennent visibles.


Une école donne un point de départ.
Une carrière donne une trajectoire.
Les croisements dessinent le réseau.

Dans LES RÉSEAUX DU POUVOIR — Qui influence vraiment ceux qui nous gouvernent ?, l’enquête va beaucoup plus loin : promotions, carrières, passages public-privé, nominations et retrouvailles professionnelles sont recoupés pour suivre les connexions sur plusieurs décennies.

Car la question n’est finalement pas seulement de savoir où les dirigeants ont étudié.

La question est de savoir :

où leurs chemins se sont croisés — et combien de fois ils se recroiseront ensuite.

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Sources et documents

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Illustration des grands corps de l’État et de la haute administration française, avec le Conseil d’État, la Cour des comptes, l’Inspection générale des finances et le Corps des mines.Les grands corps de l’État : comment fonctionne la haute administration française ?Illustration des réseaux du pouvoir en France reliant institutions, élites, médias, think tanks, Bruxelles et Davos autour des centres de décision.Les réseaux du pouvoir : qui influence vraiment ceux qui nous gouvernent ?Illustration du pantouflage et des mobilités entre l’État et les grandes entreprises, avec contrôle de la HATVP et circulation des hauts responsables entre secteurs public et privé.Pantouflage : comment circulent les élites entre l’État et les grandes entreprises ?

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